Delphy et Romito: La violence masculine contre les femmes en Occident

Par Patrizia Romito et Christine Delphy

Aux Etats-Unis pendant la seule année 1999, environ 1200 femmes ont été tuées par un compagnon ou un ex ; entre 60 et 100 femmes ont été tuées en Espagne, en Italie, en France, au Royaume-Uni et en Suède. Dans les pays industrialisés, entre 20 et 30% des femmes ont subi dans leur vie des violences physiques et sexuelles de la part d’un compagnon ou mari; et entre 5 et 15% les subissent au moment même de l’enquête. Les abus psychologiques – insultes, dénigrement, contrôle de la vie quotidienne – sont, eux, beaucoup plus fréquents. Selon les nombreuses études menées en Amérique du Nord, de 15 à 25% des femmes ont subi un viol ou un tentative de viol pendant leur âge adulte. Mais si l’on prend en compte la vie entière d’une femme, il faut garder à l’esprit que la moitié des viols subis l’ont été pendant l’enfance ou l’adolescence. Une des découvertes les plus intéressantes de ces dix dernières années—depuis que la question n’est plus considérée comme sans importance – est que les agresseurs sont dans la majorité des personnes connues des victimes. On sait maintenant que leur propre maison est l’endroit le plus dangereux pour une femme ou une-e enfant. Mais à cette découverte de la fréquence de la violence dans la « vie privée » s’ajoute la prise de conscience que , comme les féministes l’avaient toujours dit, la notion d’une frontière étanche entre espace –et donc acte– privé et espace –et donc acte– public est artificielle : où classer les agressions commises dans des voitures ou dans la rue (domaine public) par des flirts ou des amoureux, voire des maris éconduits (domaine privé) ? Dans une étude suisse, 20% des adolescentes interviewées avait subi des agressions sexuelles, dont le quart étaient des viols. Selon diverses études américaines, environ 10% des petites filles ont été agressées sexuellement par un homme de la famille, ce taux se situant à 5% dans la recherche suisse. En France, l’Enquête nationale sur la violence envers les femmes en France (Enveff), fait état de tendances semblables.
On ne peut pas ranger les violences contre les femmes dans des rubriques séparées et étanches : très souvent une violence mène à l’autre. Ainsi ce qu’on appelle la « violence conjugale » ne se limite pas à des coups, mais inclut souvent le viol de la femme. Aux Etats-Unis, et on le sait parce que des recherches y sont menées depuis plus de 20 ans, sans près de 80% des cas, les femmes tuées par leur conjoint l’ont été au bout d’années de violence conjugale ordinaire, et généralement au moment où elles avaient décidé de quitter cet homme. Ces meurtres ne résultent pas d’un « raptus », encore moins d’un « excès d’amour », comme les médias aiment représenter le « crime passionnel » ; le meurtre est plutôt l’ ultime expression de la volonté de contrôle d’un homme qui voit sa femme s’échapper. Il existe aussi des liens entre violence contre les femmes et violence contre les enfants ; la moitié des maris qui battent leur femme battent aussi leurs enfants ; plus précisément encore, la violence conjugale exercée sur la mère est fortement corrélée avec—et donc prédictive de—l’inceste père-fille.
Devant le spectacle des violences masculines, la souffrance et les dégâts qu’elles entraînent pour les victimes mais aussi pour la société dans son ensemble, les organisations internationales les ont condamnées avec force dans les dernières années. Selon les conclusions de la Conférence Mondiale sur les Femmes des Nations Unies à Bejing, en 1995, “la violence envers les femmes représente un obstacle pour atteindre l’égalité, le développement et la paix. (Elle) viole, affaiblit ou annule l’exercice par les femmes de leurs droits humains et libertés fondamentales”. En 1997, l’Organisation Mondiale de la Santé a défini la violence contre les femmes comme un moyen pour maintenir ou renforcer leur subordination, dont les conséquences constituent de surcroît un problème de santé majeur et donc une priorité de santé publique. En 2004, Amnesty International s’est inspiré de la Convention contre la torture des Nations Unies pour proposer que la violence domestique et le viol, y compris par un compagnon/conjoint, soient considérés comme une forme de torture. En effet, tous les éléments de la torture sont présents dans ces violences dites “privées”, y compris un élément essentiel, à savoir “le consentement ou l’acquiescement d’un représentant de l’autorité publique ou d’une autre personne agissant au nom de celle-ci. » Selon Amnesty, puisque l’Etat est complice de la violence domestique : ne prend pas les mesures de protection nécessaires, n’assure pas l’égalité devant la loi pour les femmes, et ne sanctionne pas les faits, il porte une responsabilité proportionnelle à ces manquements dans l’occurrence des violences » .
L’analyse d’ Amnesty touche un point crucial. C’est justement parce que, traditionnellement, l’Etat a légitimé la violence masculine envers les femmes et les enfants, que cette violence est resté si longtemps invisible. C’est seulement grâce au mouvements des femmes, d’abord en Amérique du Nord et au Royaume-Uni, puis dans les autres pays, qu’elle est devenue d’abord visible, puis de moins en moins acceptable. A partir des années ’70, les pratiques féministes telles que les groupes de femmes non-mixtes de prise de conscience et de ‘self-help’, ont permis à beaucoup d’entre elles de rompre le silence et de parler des violences subies, et ainsi de découvrir que leur situation n’était pas exceptionnelle. C’est de ces expériences que sont nés les premières lignes téléphoniques pour les victimes de viols, les centres anti-violence, les refuges pour femmes battues. Longtemps avant d’obtenir la permission de mener des recherches universitaires, c’est à partir de la pratique de leurs institutions alternatives que les féministes ont produit les premiers chiffres sur la fréquence des violences, et permis de saisir l’ampleur du phénomène. Aujourd’hui, ces chiffres restent impressionnants: dans la seule année, au Royaume-Uni, pas moins de 32.017 femmes accompagnées de 22.500 enfants ont du chercher leur salut dans un de ces refuges. En Italie, en un an et dans la seule région de l’Emilie-Romagne, ce sont 1422 femmes qui se sont adressées pour les mêmes raisons à un Centre anti-violence.
Une partie de ce qu’on considère aujourd’hui, et à juste titre, comme violence, a été considéré jadis ou est encore considéré comme légitime, voire légal. Ainsi, le crime d’honneur — la possibilité pour les hommes qui ont massacré une épouse, fille, sœur, d’être acquittés sous prétexte qu’ils défendaient leur honneur — existe encore dans le code pénal de nombreux pays (dont ceux du Moyen Orient, la Turquie et le Kosovo). D’après l’Unicef, pendant l’année 1997, environ 300 femmes ont été tuées dans une seule province du Pakistan pour “cause d’honneur”, 400 en Yémen, une centaine en Egypte . Que ces femmes et ces jeunes filles aient été parfois tuées parce qu’elles avaient été auparavant violées rend leur meurtre, si possible, encore plus cruel. Si l’identification entre la « chasteté » des femmes et l’honneur des hommes (« da la famille ») est enracinée dans beaucoup des cultures traditionnelles, c’est au Code Napoléon que l’on doit de l’avoir introduit dans un code européen. En France, le crime d’honneur n’a été abrogé qu’en 1975 (en Italie en 1981). La formulation du Code pénal italien était presque identique à celle encore existante dans le Code pénal syrien. Un autre exemple de légitimation de la violence masculine concerne “l’exception conjugale”: le viol accompli par un mari sur sa femme n’est pas considéré comme un crime, suivant le principe selon lequel l’épouse n’a pas le droit de « se refuser » –ne s’appartient plus. L’exception conjugale est restée en vigueur dans le Code pénal en France jusqu’en 1980, en Hollande jusqu’en 1991, au Royaume-Uni jusqu’en 1994, en Allemagne jusqu’en 1997 et elle existe encore dans 33 états sur 50 aux Etats Unis .
Une autre stratégie puissante pour rendre la violence invisible est celle de la négation: quand la violence masculine ne peut plus être considérée comme légitime, on essaie de la nier, par exemple en accusant les victimes de mentir. C’est ce qui est toujours arrivé aux femmes et aux enfants violées. Dans les pays de tradition anglo-saxonne, la règle juridique du “corroboration warning” obligeait les juges dans les procès pour viol à rappeler aux jurés le risque de condamner un homme sur « la seule parole d’une femme ». Abrogé dans les années ’90, il est encore couramment pratiqué . La psychiatrie et la psychanalyse ont aussi fourni des instruments efficaces à la négation des violences. Ainsi, les enfants qui dénoncent un viol paternel ne sont souvent pas cru, même aujourd’hui : elles ou ils n’ont pas été violé-es, mais l’ont fantasmé, puisque c’est , dit la doxa psychanalytique , leur désir inconscient. Ce « désir de l’enfant » est au cœur de la construction théorique connue sous le nom de “complexe d’Edipe”, que Freud a développée après avoir abandonné sa théorie originelle, ou plutôt sa constatation que ses patientes avaient très souvent subi un traumatisme sexuel, souvent incestueux. Cette trouvaille de sa part ayant été accueillie glacialement par ses collègues, il la mit au panier et la remplaça par celle du fantasme enfantin . Plus récemment, la théorie prétendant que les allégations d’abus sexuels paternels seraient par définitions fausses quand c’est une mère séparée qui les émet, tout en n’étant soutenue par aucune preuve, contribue à condamner au silence les enfants et à occulter ces violences et leur auteurs .
Dévoiler et dénoncer les violences masculines n’implique pas seulement d’identifier les hommes qui les infligent, mais aussi de mettre en cause le système patriarcal dont ces violences sont un moyen. Du point de vue de la recherche, il s’agit d’un champ relativement neuf, surtout dans des pays du Sud comme la France et l’Italie. Il n’est donc pas étonnant que ce champ soit traversé par des controverses souvent passionnées, qui sont inévitablement tout à la fois scientifiques et politiques . Une de ces controverses concerne la fréquence des violences, en particulier des viols, qui, selon des critiques, serait “gonflée” par des définitions trop larges ou par le soi-disant “victimisme” des femmes. En fait, le vrai problème est plutôt la sous-estimation et non pas la surestimation des violences. Toutes les études montrent qu’ une partie des femmes qui répondent par l’affirmative à des questions décrivant objectivement une situation de violence (définie selon le Code pénal) répondent négativement quand les actes sont explicitement qualifiés de violences sexuelles. Elles ont honte ou essaient de conceptualiser ce qui leur est arrivé d’une manière moins dangereuse pour leur image d’elles-mêmes. D’ailleurs, aux Etats Unis, des jeunes hommes interviewés reconnaissent avoir accompli des agressions sexuelles avec une fréquence qui correspond aux taux élevés trouvés dans les études sur les femmes . Ce qui nous amène à une autre question : pouvons-nous généraliser “chez nous” les données recueillies dans d’autres pays ? Alors qu’ en Amérique et en Europe du Nord la recherche sur les violences a commencé dans les années ’70 et représente aujourd’hui un champ très riche et diversifié, en France et en Italie, ce travail n’a été entrepris que trente ans plus tard. Ce retard oblige à utiliser des données provenant de ces pays. Or les résultats des deux enquêtes nationales française et italienne font état des taux de violences moins élevés que ceux relevés en Amérique du Nord. Par exemple, selon les données de l’Enveff (Enquête nationale sur les violences à l’encontre des femmes en France), 11% des femmes ont subi au moins une agression sexuelle au cours de leur vie, alors que dans l’enquête nationale canadienne 24% des femmes en ont été victimes depuis l’age de 16 ans. Comment expliquer cet écart ? Il pourrait être du à des différences méthodologiques (formulation de questions, structure du questionnaire, modalités d’administration), ou recouvrir des différences véritables dans les taux des violence des deux pays ; ou encore relever d’une plus grande réticence de la part des Françaises à avouer d’avoir été victimes de violence ; aucune de ces explications n’est exclusive des deux autres.
Plus la recherche dans le domaine des violences se développera dans nos pays, et mieux nous saurons s’il existe ou non des différences réelles d’un pays à l’autre. Mais de toutes façons, ces études ont d’ores et déjà mis en évidence deux conclusions : la violence contre les femmes et les enfants, à la fois physique et sexuelle, remet en cause les frontières entre le privé et le public ; et constitue l’une des formes de violence les plus fréquentes et les moins visibles, ainsi que les moins dénoncées, et les moins sanctionnées par la justice ; que les femmes et les enfants sont les moins protégées des victimes de violence et les plus nombreuses (l’un expliquant sans doute l’autre) dans nos pays, qui s’enorgueillissent pourtant de mettre le respect des droits humains au premier rang de leurs priorités.
Patrizia Romito et Christine Delphy
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