Le credo des pro-prostitution

Publié dans Prostitution et Société Numéro 157 /

L’arme des mots est au cœur de l’offensive néo-réglementariste. Leur choix contribue à construire la perception de
la réalité (service, métier, choix…). Il relève d’objectifs politiques précis.
Une première étape, dans les années 1990, a abouti, sous l’impulsion politique des Pays-Bas, à banaliser les
termes de « prostitution forcée », ouvrant la voie à la prostitution « libre », et de « travail du sexe », entérinant la
normalisation de la prostitution comme secteur de l’économie.

« Nous ne vendons pas notre corps, nous vendons un service et rien de plus. »
Un simple service, vraiment ? Si le « service sexuel » est équivalent au service soignant ou au service domestique, il
faut en tirer les conséquences et rayer définitivement les acquis liés aux décennies de luttes menées par
les femmes pour ne plus voir leur droit à l’emploi inséparable du droit de cuissage pour leur employeur. Les
défenseurs de la prostitution comme métier ordinaire cautionnent en réalité le retour au droit à l’exploitation
sexuelle.

Quelle secrétaire, quelle ouvrière, quelle infirmière pourra encore refuser d’offrir des services sexuels dans le cadre
de son emploi si ces derniers deviennent un service parmi d’autres, un métier banal et reconnu ?
« C’est un métier comme un autre : on se vend toujours plus ou moins, que l’on soit ouvrière
ou prostituée. »
Tout acte commercial n’est pas un acte de prostitution. Le penser est le fait de nantis qui ne savent plus ce que les
mots veulent dire. Qui est prêt à soutenir qu’une fellation à un inconnu est l’équivalent de la frappe d’un ticket de
caisse ?
Il est vrai que l’on peut être largement exploité dans de multiples activités marquées par la précarité et la sous-
rémunération. Le système marchand capitaliste n’hésite pas à exiger aliénation de soi et « objetisation » croissante.
Ces faits ne dédouanent en rien la prostitution qui n’est que cette logique portée à son point extrême.
Comment lutter encore contre le travail précaire et aliénant si l’on accepte que la prostitution devienne « un travail
comme un autre » ?
« Certaines prostituées ont choisi de l’être, en toute connaissance de cause. »
Le choix est ici une notion sans objet. On peut aussi « choisir » d’aller travailler dans les mines ou d’émigrer
dans les pires conditions pour survivre.
Si les personnes prostituées expriment un choix, celui-ci est contraint par leurs besoins financiers et n’a rien à voir
avec une quelconque autonomie sexuelle. Le concept de « choix » a surtout pour but, en détournant
l’attention sur la seule dimension individuelle, d’occulter l’ensemble du système prostitutionnel,
ses causes réelles (sociales, culturelles, politiques) et son impact sur les rapports sociaux et les
mentalités.
« La prostitution, ce n’est pas pire que le mariage. Les violences sont partout. »
Certes, le mariage a longtemps été une institution d’oppression pour les femmes. Il peut encore l’être lorsqu’il est
le cadre de violences. Mais la comparaison est surtout destinée à déqualifier et banaliser ces violences au
lieu de les combattre. Or, nulle part elles n’atteignent un degré aussi insupportable que dans la prostitution :
injures, humiliations, harcèlement, agressions, viols, meurtres… Il est pour le moins excessif aujourd’hui
d’entretenir la confusion.
Le mariage a cessé d’être le lieu d’enfermement qu’il était traditionnellement, la preuve en est la reconnaissance
du divorce et du viol conjugal. Rappelons également un « détail » : la sexualité dans le mariage peut être désirée et
réciproque ! On ne peut pas en dire autant de la prostitution.
« Beaucoup d’entre nous sont libres. Nous n’avons pas toutes un proxénète. »
Toutes, non. Mais les faits sont têtus. Et les proxénètes sont de plus en plus difficiles à identifier à l’heure où ils
n’ont plus le veston à carreaux cher au cinéma des années 50. Rois du camouflage, ils ont su s’adapter :

responsable de site Internet, compagnon monnayant sa présence attentive, dealer, patron-ne de
bar, manager en costume cravate… L’argent de la prostitution continue d’attirer les profiteurs
de tout poil. Et l’endettement organisé, et le racket… sont des données qui résistent à toutes les évolutions.
« La reconnaissance de notre profession nous rendra notre dignité. »
La revendication d’un statut, d’une profession est d’abord le moyen trouvé par des personnes
stigmatisées, de croire conquérir dignité et solidarité. On peut comprendre ce légitime besoin de
reconnaissance. Mais la question est mal posée.
En réalité, la « dignité » engendrée par la normalisation de la prostitution servira les proxénètes et leur industrie ;
pas les personnes prostituées, définitivement stigmatisées, parquées en ghettos, en tant que « travailleuses du
sexe ». Les personnes prostituées sont dignes, l’institution prostitutionnelle est indigne.
L’escalade
Aujourd’hui, une autre étape est franchie avec une nouvelle génération de mots et de concepts.
« Fières d’être putes »
Retourner le stigmate en fierté : on a observé ce mouvement chez les homosexuels, illustré par la parade de la Gay
pride. La « Pute Pride » prend le relais. Puisque les homosexuels ont acquis leur droit à la reconnaissance de
l’homosexualité, les prostituées gagneraient celui d’exercer un « métier » injustement stigmatisé.
Le rapprochement est audacieux. L’homosexualité d’une personne relève de sa vie privée et ne fait aucun
tort à autrui. La prostitution est un commerce porteur de profits considérables, bien souvent organisé par des
proxénètes et des trafiquants, où s’exercent des violences de toutes sortes. L’habile confusion avec le combat
d’une autre catégorie d’opprimés sert surtout à endormir toute velléité de critique.
« Putophobie »
Qui s’avise de dénoncer la prostitution et de s’opposer à sa légalisation est désormais taxé de « putophobe ». A
l’oreille, la putophobie sonne comme l’homophobie. Stratégie de l’amalgame, volonté d’intimidation,
exercice d’une totale malhonnêteté mais procédé efficace auprès des personnes mal informées.
La putophobie est construite sur le même modèle que l’islamophobie, récemment créée par les intégristes dans le
but de discréditer leurs opposants, en faisant peser sur eux le soupçon de racisme. Un bel exemple de tour de
passe-passe idéologique.
« Mouvements pro-sexe »
Pro-commerce, pro-profits, serait plus juste. Mais le choix du terme « pro-sexe », plus vendeur, a l’avantage de
renvoyer les opposants au statut d’anti-sexe, de gens coincés, boutonnés jusqu’au menton. Il y aurait d’un côté de
joyeux hédonistes, et de l’autre, de tristes moralistes éteints.
Comme si, sur un tout autre registre, se battre contre la malbouffe revenait à être un triste sire qui
déteste les plaisirs de la table…
L’abolitionnisme, une idée progressiste
La prostitution serait naturelle, intemporelle, éternelle, entend-on également… Elle ne mérite pourtant pas cet
excès d’honneur. La prostitution n’est rien d’autre qu’un produit de la culture, une expression de
l’inégalité et du réflexe qui pousse le plus puissant à exploiter le plus faible. Elle est certes ancienne,
mais l’ancienneté suffit-elle à conférer une légitimité ? L’excision aussi est une pratique ancienne. Tout
comme « l’infériorité » des femmes, presque partout dans le monde. Faut-il donc renoncer à faire évoluer les idées ?
Est-il illusoire de vouloir inventer de nouvelles formes de vivre ensemble, de construire des valeurs nouvelles ?
C’est toute la raison d’être de l’abolitionnisme, idée moderne, humaniste et progressiste. Depuis sa création, il y a
plus d’un siècle, l’abolitionnisme s’inscrit dans la lutte pour le respect des droits humains. Il a été activement
soutenu par ses plus ardents défenseurs, Jean Jaurès et Victor Hugo. Il est également inséparable du combat des
femmes pour l’égalité. On devrait se souvenir de la concomitance du droit de vote féminin (1944) et la fermeture
des maisons closes (1946)…
Aujourd’hui, le texte majeur de l’abolitionnisme, la Convention internationale pour la répression de la traite et de
l’exploitation de la prostitution d’autrui (1949), subit une destruction orchestrée par les lobbys
réglementaristes pressés d’ouvrir la voie aux profits immenses liés à la prostitution.
Ce texte, adopté dans une période éprise de liberté et de dignité, celle de l’après-nazisme, abolissait toute
réglementation, toute discrimination à l’égard des personnes prostituées et faisait peser toute la répression sur les

proxénètes et les organisateurs de la prostitution.
Aujourd’hui, la régression est en marche. De grands états européens légitiment le prétendu « travail du
sexe » et les revenus de ses puissants managers en costume-cravate. La prostitution est en passe de devenir, dans
l’indifférence générale, un métier possible dans le cadre du « service public ».
Face à ce cynisme libéral qui semble devenir le seul horizon de la pensée, nous ne baisserons pas les bras. Les
abolitionnistes se sont battus pour en finir avec la réglementation de la prostitution. Ils continueront pour refuser
la prostitution elle-même, un archaïsme indigne de nos démocraties.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s